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02-11-2026 | 10:24
Macron a-t-il tué la Ve République
En faisant éclater le clivage traditionnel entre la gauche et la droite, Emmanuel Macron n’a pas aboli les institutions de 1958. Mais la fragmentation politique, devenue manifeste depuis la dissolution de 2024, interroge désormais la capacité du régime à garantir la stabilité.
Le président français Emmanuel Macron. (AFP)
Joy Samaha
En faisant éclater le clivage traditionnel entre la gauche et la droite, Emmanuel Macron n’a pas aboli les institutions de 1958. Mais la fragmentation politique, devenue manifeste depuis la dissolution de 2024, interroge désormais la capacité du régime à garantir la stabilité.
En 1958, Charles de Gaulle entend mettre fin à l’instabilité ministérielle qui avait caractérisé la IVe République. La Constitution qu’il fait adopter renforce l’exécutif et place le président au cœur des institutions. Avec l’instauration de son élection au suffrage universel direct en 1962, la fonction présidentielle acquiert une légitimité populaire qui contribue à faire de l’Élysée le centre de gravité de la vie politique française.
Pendant des décennies, cet équilibre repose aussi sur une certaine lisibilité du paysage politique. La gauche et la droite, malgré leurs divisions internes, constituent deux grandes alternatives de gouvernement. Le président peut généralement s’appuyer sur une majorité parlementaire pour appliquer son programme. Même la cohabitation, s’inscrit dans un cadre politique identifiable,lorsque le chef de l’État et la majorité de l’Assemblée nationale appartiennent à des camps opposés.
L’élection d’Emmanuel Macron en 2017 bouleverse cet équilibre. En revendiquant le dépassement du clivage gauche-droite, il rassemble une partie des électorats et des responsables politiques issus des deux camps traditionnels. Son mouvement affaiblit les partis qui structuraient jusque-là la vie politique française et installe un bloc central autour de sa personne.
Cette recomposition ne suffit pas, à elle seule, à expliquer la crise actuelle. Elle contribue néanmoins à fragmenter les rapports de force, sans faire émerger un nouvel équilibre durable. À gauche, plusieurs courants se disputent la représentation de l’opposition. À droite, les Républicains perdent une partie de leur centralité tandis que le Rassemblement national s’impose comme une force majeure. Le bloc présidentiel, lui, ne parvient pas à transformer sa victoire de 2017 en domination politique durable.
La dissolution de l’Assemblée nationale, annoncée le 9 juin 2024 après les élections européennes, constitue un tournant. En convoquant des élections législatives anticipées, Emmanuel Macron cherche à reprendre l’initiative et à clarifier la situation politique. Le résultat produit l’effet inverse : : aucune force ne dispose d’une majorité absolue à l’Assemblée nationale. La fragmentation devient alors une contrainte directe sur l’exercice du pouvoir.
Depuis, la difficulté à stabiliser les gouvernements et à trouver des compromis parlementaires révèle les limites d’un système longtemps associé à la solidité de l’exécutif. La Constitution demeure pourtant en vigueur. Le président conserve notamment le pouvoir de nommer le Premier ministre et, sous les conditions prévues par l’article 12, de dissoudre l’Assemblée nationale. Mais ces prérogatives ne garantissent ni une majorité parlementaire ni l’adoption des politiques annoncées.
Les événements du 17 octobre 2026 donnent une nouvelle dimension à cette fragilité. Les manifestations, initialement liées aux conditions d’enseignement dans les lycées, se sont élargies à la contestation du coût de la vie et des difficultés sociales. Si une grande partie des participants a manifesté pacifiquement, des affrontements, des pillages et des incendies ont marqué la journée dans plusieurs villes. Le lendemain, Emmanuel Macron a condamné les violences et appelé à une concertation avec les acteurs concernés.
Ces événements ne peuvent être réduits à une contestation du régime constitutionnel, pas plus que les manifestants ne forment un bloc politique homogène. Ils révèlent néanmoins un défi auquel l’exécutif doit répondre : comment rétablir l’ordre et apporter des réponses aux revendications sociales dans un pays où la confiance envers les responsables politiques est fragilisée ? La réponse sécuritaire, à elle seule, ne saurait résoudre les difficultés économiques ni les blocages institutionnels.
La crise actuelle met ainsi en lumière un paradoxe. La Ve République a été conçue pour assurer la continuité de l’État grâce à un exécutif fort. Or, lorsque le président ne dispose plus d’une majorité stable, la concentration des pouvoirs ne suffit pas à produire de l’efficacité politique. La dissolution, censée permettre de clarifier les rapports de force, peut elle-même accentuer l’incertitude. Le pouvoir reste centralisé, mais sa capacité à convaincre et à gouverner se trouve limitée.
Faut-il alors considérer qu’Emmanuel Macron a tué la Ve République ? La formule serait excessive. Les institutions fonctionnent toujours, et la crise ne signifie pas l’effondrement de l’État. La responsabilité du président demeure toutefois une question légitime : en accélérant l’effacement du clivage traditionnel entre la gauche et la droite, il n’a pas réussi à faire émerger une nouvelle organisation politique capable de soutenir durablement l’action gouvernementale.
La difficulté dépasse néanmoins sa seule personne. Elle interroge un régime dans lequel l’élection présidentielle concentre les attentes, tandis que le Parlement doit désormais composer avec des forces fragmentées. À l’approche de l’échéance présidentielle de 2027, la question n’est donc plus seulement de savoir qui succédera à Emmanuel Macron, mais comment cette succession pourra restaurer une capacité de décision durable.
Macron n’a peut-être pas tué la Ve République. Il a surtout révélé les limites d’un système qui associe la puissance présidentielle à la promesse de stabilité, sans pouvoir garantir cette dernière lorsque le pays ne parvient plus à dégager de majorité politique.
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