Les ombres de l’affaire « OMAR M’A TUER »
Serena Rassam
Un meurtre, 1991, La Chamade. Du sang, un nom, la vérité. Un fait divers parmi tant d’autres qui pouvait mourir dans un tiroir d’archives, un procès parmi tant d’autres qui pouvait sombrer dans l’oubli.
Je ne sais pas pourquoi j’écris à propos de cette affaire. Est-ce ce violent sentiment de colère ? De virulente indignation ? D’incompréhension
Ou peut-être, cette faute d’orthographe qui trahit ? Un crime transformé en confrontation perdue d’avance entre la bourgeoisie contre un jardinier marocain illettré ? L’injustice de la justice ?
L’instrumentalisation de la vérité ? Le combat d’un homme qui clame son innocence depuis trois décennies ? J’ignore encore ce qui m’a poussée à me pencher sur cette affaire. Tout a été pourtant dit. 24 juin 1991. Ghislaine Marchal, 65 ans, riche veuve d’un équipementier automobile, est retrouvée morte dans la cave de sa villa de Mougins, le corps lardé de coups de couteau, entre autres détails sauvages.
Sur une porte blanche qui mène à la cave, une inscription tombe comme un couperet : « OMAR M’A TUER ». Sur une autre porte, une seconde, incomplète : « OMAR M’A T ». En-dessous, une empreinte sanglante de main. La Chamade a été le théâtre d’un meurtre sordide.

Et il fallait désigner un coupable. Les soupçons gravitent comme des aimants autour d’une seule personne : Omar Raddad, jardinier marocain employé chez Ghislaine Marchal.
Innocent est le seul mot qu’il avait aux lèvres, les jurés de la cour d’assises en ont décidé autrement. Le procès est bâclé. Le verdict est tombé. La sentence est inique. Omar Raddad a été condamné à dix-huit ans de réclusion criminelle pour homicide volontaire.Le fonctionnement de l’institution judiciaire, dans cette affaire, interroge profondément la manière dont un indice a pu acquérir le statut de preuve quasi exclusive, voire imparable. Les biais sociaux et culturels ont défiguré la réalité. S’il n’était pas un pauvre immigré peu instruit, il n’aurait pas été le « coupable idéal ». Le dossier est clos. Toutes les demandes de révision du procès se heurtent à un refus intransigeant, malgré la présence de nouvelles analyses d’ADN. Si le XXIe siècle nous apprend une leçon, c’est d’aller au-delà du visible, de remettre en question nos évidences. On a détenu l’honneur et humilié le droit. On a instrumentalisé la vérité, on l’a muselée, sacrifiée sur l’autel de la recherche du coupable. Dans les affaires complexes, ce qui ne peut être démontré est souvent relégué hors du champ du pensable. Or, l’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence. Confondre les deux revient à transformer une limite de l’enquête en certitude morale aux yeux de l’opinion. La vérité est chère à obtenir. Fruit de l’exploration de toutes les pistes, résultante de recherches rigoureuses, elle ne peut pas naître d’une pensée, d’une idée reçue, d’un préjugé. Blaise Pascal l’a formulé en ces mots, « La vérité est une pointe si subtile que nos instruments sont trop émoussés pour y toucher exactement. S’ils y arrivent, ils en écachent la pointe, et appuient tout autour, plus sur le faux que sur le vrai. » Prisonniers de nos convictions, enfermés dans nos cellules mentales, aveuglés par la lumière fallacieuse et rassurante des mensonges, nous commettons souvent l’erreur de nous replier sur nos certitudes. La quête de la vérité doit alors devenir le combat fondamental de notre temps. Bafouée par les médias, aspirée par la décadence intellectuelle de nos esprits, perdue dans les méandres de la désinformation, et manipulée à des fins perverses, sa recherche devient un enjeu central de notre époque. Y accéder exige un parcours à contre-courant, bravant les obstacles de l’ignorance, de la peur, et du temps, mais ce parcours s’avère inévitable dans un monde en perdition. Omar n’a pas tué. Mais on devait désigner un coupable. Un prix devait être payé. Cette affaire révèle moins la culpabilité d’un homme que la vulnérabilité d’un système judiciaire face aux biais, à la pression narrative et à la peur du vide probatoire. Je ne sais pas pourquoi j’écris à propos de cette affaire. Mais si l’encre coule encore aujourd’hui, plus de trente ans après la condamnation d’Omar Raddad, c’est parce que cette affaire était tout, sauf la sienne.
نبض