Le dilemme numérique de l'Europe : Le continent peut-il échapper à l'emprise technologique américaine ?
Imaginez-vous un matin, découvrant que Google est indisponible, que Microsoft suspend les services de cloud computing pour votre entreprise, et que l'infrastructure de paiement de votre banque est hors ligne.
Pour la plupart des Européens, cela reste un scénario cauchemardesque. Cependant, selon un nouveau sondage réalisé par l'Organisation Européenne de Sondage et présenté aux membres du Parlement Européen, une majorité écrasante ne le considère plus comme irréaliste. Au total, 86% des participants ont déclaré qu'une décision des États-Unis de restreindre l'accès de l'Europe aux services numériques est "possible" et "ne doit pas être exclue", tandis que près de 60% sont allés plus loin, la décrivant comme une "menace réelle et tangible".
Cette anxiété reflète un changement fondamental dans la perception qu'ont les Européens de leur relation avec la technologie américaine, notamment sous l'administration de Donald Trump. Les chiffres eux-mêmes illustrent l'ampleur de la préoccupation : l'Union Européenne dépend de pays non européens pour plus de 80% de ses produits, services et infrastructures numériques, y compris les droits de propriété intellectuelle. Amazon, Microsoft et Google contrôlent ensemble environ 70% du marché du cloud computing sur le continent, tandis que les prestataires européens ne représentent que 15%. Depuis le retour de Trump à la Maison Blanche, son administration a systématiquement traité la domination technologique américaine comme un outil de pouvoir géopolitique.
Mais plus inquiétant encore, le scénario redouté par les Européens n'est plus hypothétique. Deux incidents de l'année passée ont offert des aperçus clairs de ce que pourrait représenter une coercition numérique de Washington dans la pratique. En Ukraine, alors que les négociations étaient au point mort concernant un accord sur les métaux critiques, des responsables américains ont menacé de couper l'accès de Kyiv aux services Starlink, essentiels pour les communications de terrain ukrainiennes. Sur le plan national, la Cour pénale internationale a fourni un exemple tout aussi préoccupant. Après avoir placé des dirigeants israéliens sur sa liste des personnes recherchées, le compte de messagerie du Procureur de la Cour, Karim Khan, hébergé sur des serveurs Microsoft, a été désactivé. Microsoft a nié que cela constituait une "fermeture complète" mais a reconnu avoir désactivé le compte de Khan, soulevant des préoccupations majeures parmi les institutions européennes qui dépendent de fournisseurs de services cloud américains pour leurs communications les plus sensibles.
Pourtant, la question demeure : l'Europe peut-elle réellement se séparer de l'Amérique ? Un paradoxe douloureux se trouve au cœur de cette discussion. L'Union Européenne, qui a été la plus vocale sur les risques de "l'interrupteur numérique" américain, a découvert qu'elle possédait une version de ce pouvoir elle-même. Lorsque Microsoft a temporairement suspendu ses services pour une entreprise énergétique indienne à la suite de sanctions de l'UE contre la Russie, Bruxelles a réalisé qu'elle détenait précisément le type d'influence numérique qu'elle craint de Washington. L'"interrupteur", en fin de compte, est une caractéristique de toute juridiction ayant une autorité réglementaire suffisante sur les entreprises technologiques et l'UE détient plus de cette influence qu'elle ne l'admet souvent. Cependant, cela n'efface pas l'inégalité. L'infrastructure cloud européenne est largement conçue par des Américains, ses systèmes d'IA s'appuient principalement sur des modèles américains, et sa connectivité satellite est détenue par des Américains. Même Mistral AI, la principale entreprise européenne dans les modèles linguistiques, ne détient que 2% du marché mondial.
Le sondage présenté aux membres du Parlement Européen met en évidence comment l'opinion publique à travers le continent a changé après plus d'un an de Trump utilisant les avantages économiques et technologiques américains comme une arme. Bien que cette crainte soit relative — comme l'a noté le Chancelier allemand Friedrich Merz lors de la Conférence de sécurité de Munich en février — la surdépendance de l'Europe vis-à-vis des États-Unis est "auto-infligée" et son inversion prendra des années que les conditions géopolitiques actuelles pourraient ne pas permettre. D'ici là, cette arme numérique reste fermement à la disposition de Washington.
Avertissement : Les opinions exprimées par les auteurs sont les leurs et ne représentent pas nécessairement les vues d'Annahar.