De retour sur le devant de la scène, l'État islamique se repositionne au milieu des turbulences syriennes et des changements régionaux
Samedi, l'État islamique, par le biais de son média officiel Al-Furqan, a diffusé un enregistrement audio de son porte-parole, Abu Hudhaifa al-Ansari, lors de sa première apparition depuis près de deux ans. Le discours a fait plus que qualifier la nouvelle autorité syrienne d'infidèle et d'apostat ; il a explicitement annoncé le début d'une « phase sérieuse de conflit dans la région », en soulignant la poursuite des « opérations au Levant ». Al-Ansari a offert une analyse approfondie des développements syriens, affirmant que ce qui s'est passé n'est qu'un passage de « l'influence iranienne » à la « domination turco-américaine », et que le régime actuel est « un outil entre les mains des Croisés », en référence à la coalition internationale. Ce faisant, le groupe reconfigure la scène syrienne comme n'ayant subi aucun changement réel, seulement un remplacement d'un sponsor externe par un autre, ce qui, selon sa logique, justifie la poursuite des combats et le rejet de la légitimité de la nouvelle autorité.
Le discours comportait également une escalade personnelle directe contre le président Ahmad al-Sharaa, menaçant que « son avenir ne sera pas meilleur que celui de Bachar al-Assad », en tentant de lier son sort à celui des dirigeants qui sont tombés après des confrontations sanglantes. Le choix du titre du discours, « Il devient clair ce qui est juste et ce qui est faux », a encadré le moment actuel comme un tri décisif entre deux camps, livrant un message de mobilisation clair.
De l'escalade rhétorique à la priorité accordée à la confrontation
Depuis la formation de l'autorité transitoire sous Ahmad al-Sharaa, l'État islamique n'a pas caché sa position hostile. Le journal Al-Naba a à plusieurs reprises décrit le nouveau gouvernement comme « apostat » dans ses éditoriaux et critiqué les réunions régionales et internationales du président syrien, notamment après sa rencontre de mai 2025 avec le président américain Donald Trump. Ces derniers mois, le groupe a revendiqué des opérations contre le personnel de sécurité syrien à Deir ez-Zor, Raqqa et la Badia, tandis que Damas menait des campagnes de sécurité qui auraient arrêté des dirigeants et membres de l'État islamique.
La nouveauté dans le dernier discours dépasse le simple étiquetage doctrinal. L'enregistrement comprenait un appel clair à faire du combat contre le gouvernement une « priorité » et lançait un appel direct aux combattants du ministère de la Défense à rejoindre l'État islamique et à agir sous sa bannière. Cet appel a une dimension organisationnelle, ne se limitant pas à l'incitation, reflétant une tentative de recruter des membres au sein de la structure militaire officielle. Le discours a également coïncidé avec le groupe revendiquant la responsabilité de l'assassinat de deux membres du personnel de sécurité syrien dans le village d'Al-Wasita, dans la campagne de Raqqa, lui permettant de présenter l'annonce de la « phase sérieuse » comme faisant partie d'une trajectoire opérationnelle, et non une simple escalade verbale.

Enjeux de recrutement et limites de capacité
Réalisme, cet appel peut ne pas trouver facilement un public réceptif, d'autant plus que la rivalité entre l'État islamique et Hay’at Tahrir al-Sham persiste depuis 2013. Le groupe n'a pas assisté à des désertions significatives en sa faveur depuis que Hay’at Tahrir al-Sham a pris le contrôle d'Idlib et a établi le Gouvernement du Salut en 2017. Cependant, l'État islamique évoque dans sa rhétorique l'expérience de 2013-2014, lorsque Jabhat al-Nusra de l'époque a vu des désertions massives dans l'est de la Syrie au profit de l'État islamique, ce qui a aidé le groupe à s'étendre rapidement à Raqqa et Deir ez-Zor, après que des zones entières ont changé d'allégeance suite à des changements dans les serments des commandants de terrain locaux. Dans cette perspective, le discours actuel tente de rouvrir cette possibilité, s'appuyant sur de nouvelles variables, notamment l'adhésion de Damas à la coalition internationale contre l'État islamique et certaines approches pragmatiques du gouvernement au niveau national et international, ce que le groupe espère peut créer du mécontentement au sein de certains anciens cercles djihadistes. Pourtant, les chances de succès de ces efforts restent minces compte tenu de la cohésion actuelle de la structure gouvernementale et du soutien clair des États-Unis, ainsi que du fait que l'État islamique aujourd'hui est moins répandu, de structure plus faible et dispose d'une base de soutien plus réduite qu'il ne l'était à cette époque antérieure.
Cette escalade personnelle contre al-Sharaa ne vient pas de nulle part ; elle repose sur une longue histoire de rivalité entre lui et le groupe. L'inimitié entre l'État islamique et Jabhat al-Nusra, qu'al-Sharaa a dirigé sous le nom d'Abu Muhammad al-Julani, remonte à 2013, lorsqu'il a refusé de fusionner sous la bannière de l'État islamique. Depuis lors, une lutte sanglante et idéologique profonde s'est solidifiée, et cibler al-Sharaa dans le dernier discours est simplement une extension d'un conflit vieux de plus d'une décennie.

Prisons et équilibres régionaux : un nouvel environnement incertain
Ce contexte est renforcé par des rapports de l'ONU et de sécurité indiquant qu'al-Sharaa et plusieurs hauts responsables ont été menacés ou ont fait l'objet de tentatives d'assassinat, certaines attribuées à des cellules liées à l'État islamique. Des rapports des Nations Unies et du Commandement central américain ont également noté une augmentation relative de l'activité de l'État islamique ces derniers mois en Syrie et en Irak, plaçant le dernier discours dans une dynamique de terrain en cours plutôt que dans un vide purement propagandiste.
Dans ce contexte, la question des prisons et des camps émerge comme l'un des éléments les plus sensibles de la phase actuelle. L'évacuation récente du camp d'Al-Hol et le transfert de son administration des Forces démocratiques syriennes (FDS) à Damas ont coïncidé avec le départ de nombreux résidents et détenus, au milieu d'un débat large sur les mécanismes de filtrage, de surveillance et de réintégration. La gestion du camp a suscité des critiques internationales en raison de la rapidité de sa fermeture et de la complexité de ses enjeux sécuritaires et humanitaires, sans qu'il y ait une image claire du sort de ceux qui sont partis. Al-Ansari a exploité cette problématique dans son discours en envoyant des messages directs aux prisonniers, affirmant que « le monde craint même leurs propres enfants », le présentant comme une preuve de l'influence continue de l'État islamique. Ce changement dans un dossier qui a longtemps symbolisé une menace sécuritaire offre au groupe un matériel de propagande supplémentaire, en s'adressant à ses détenus et partisans avec le message que « la bataille est en cours » et en présentant les événements récents comme une preuve de la perturbation de ses adversaires et un changement dans l'équilibre du contrôle.
Régionalement, l'enregistrement intervient à un moment de redéfinition des équilibres sécuritaires. Les retraits successifs des États-Unis de bases à Al-Tanf, Al-Shaddadi et Qasrak au cours des derniers mois, ainsi que des discussions sur une réduction plus large de la présence militaire, ont créé une réalité sécuritaire différente dans l'est de la Syrie. En Irak, le nom de Nouri al-Maliki a refait surface sur la scène politique en tant que candidat au poste de Premier ministre ; il a précédemment occupé le poste lors de l'expansion de l'État islamique et de la chute de Mossoul en 2014. Sa nomination s'est accompagnée de réserves américaines et de discussions sur l'utilisation possible de pressions politiques et économiques si sa candidature progresse. Cette intersection entre la fragilité interne de l'Irak et les tensions américano-irakiennes rappelle le climat régional qui a précédé l'émergence de l'État islamique il y a plus d'une décennie, rendant la scène actuelle plus incertaine, un contexte que le groupe a exploité dans le passé pour son expansion.
Le discours a également tenu à souligner les opérations de l'État islamique en dehors de la Syrie, notamment en Afrique, décrivant le continent comme « un champ de bataille qui entrave les efforts de la coalition ». C'était une tentative de souligner que le groupe reste actif et transnational, encadrant l'arène syrienne comme faisant partie d'un combat plus large. Cependant, cet accent externe pourrait implicitement reconnaître la capacité limitée du groupe à réaliser des percées significatives au sein de la Syrie elle-même.
En résumé, le discours d'Abu Hudhaifa al-Ansari n'annonce pas un changement dans l'approche globale de l'État islamique, mais il annonce un basculement vers une confrontation ouverte et déclarée avec la nouvelle autorité syrienne, ancrée dans une rivalité historique, des développements sur le terrain et une lecture particulière des transformations régionales. La question n'est pas l'étiquetage de l'autorité, qui est constant dans la littérature du groupe, mais le moment de déclarer la « priorité » et si l'organisation croit que l'environnement actuel offre une opportunité de se repositionner sur la scène syrienne, ou si, au fond, le discours reste principalement un outil de mobilisation interne pendant une période de contraction plutôt qu'une annonce d'un changement opérationnel imminent.