Algorithmes de pouvoir : Comment l'IA redéfinit la sécurité nationale
L'intelligence artificielle n'est plus seulement un outil pour améliorer la productivité ou accélérer la recherche scientifique. Le récent tollé concernant l'utilisation d'un modèle avancé développé par Anthropic dans un système d'analyse de sécurité a contribué à une intervention politiquement chargée, révélant une vérité bien plus profonde que l'événement lui-même : nous entrons dans une phase où les algorithmes deviennent des agents actifs dans l'ingénierie du pouvoir.
Le problème n'est pas qu'un modèle intelligent ait « arrêté » quelqu'un — c'est une exagération médiatique. Le point le plus important est que l'intelligence artificielle est devenue une partie de la structure de prise de décision en matière de sécurité et un élément intégral dans l'équation de la souveraineté nationale.
Des armes traditionnelles aux armes algorithmiques
L'histoire militaire a connu trois grands bonds : la poudre à canon, puis la révolution industrielle, puis la technologie numérique. Aujourd'hui, nous assistons au quatrième bond : la militarisation de l'intelligence artificielle.
Les batailles ne sont plus décidées uniquement par des missiles ou des chars, mais par la capacité d'un État à analyser des milliards de points de données en temps réel, à découvrir des motifs cachés, à prédire les comportements et à identifier les risques avant qu'ils ne se produisent. L'intelligence artificielle ne presse pas la détente, mais elle peut sélectionner la cible. Et c'est là que le problème commence.

Les entreprises privées comme acteurs géopolitiques
Lorsqu'un modèle d'intelligence artificielle avancé collabore avec des plateformes d'analyse de données de sécurité comme Palantir Technologies, nous faisons face à un nouveau scénario : les entreprises privées deviennent une partie de l'infrastructure stratégique de la sécurité nationale.
Ce changement soulève une question fondamentale : l'État détient-il encore le monopole des outils de pouvoir ?
Au vingtième siècle, le pouvoir se mesurait par le nombre d'avions et de porte-avions. Au vingt et unième siècle, il se mesure aussi par le nombre de serveurs, la qualité des algorithmes et la profondeur des bases de données. Ici émerge un nouvel acteur qui n'est pas soumis à l'élection populaire ou à la surveillance parlementaire directe : l'entreprise technologique.
Entre analyse et décision
Il est essentiel de distinguer deux niveaux : l'analyse algorithmique et la prise de décision souveraine. L'intelligence artificielle fournit des probabilités, des modèles et des évaluations de risques, mais la décision finale reste humaine. Le problème réside dans « l'effet de confiance » : plus le modèle est précis, plus l'autorité de ses recommandations est grande. Avec le temps, les décisions humaines pourraient devenir de simples approbations formelles de ce que l'algorithme propose.
Cela crée une zone grise légale et éthique, où les responsabilités se chevauchent et les limites entre le conseil technique et la décision souveraine s'estompent.
Responsabilité : Qui rend des comptes pour l'algorithme ?
Si une analyse algorithmique mène à une grave défaillance sécuritaire, qui en porte la responsabilité ?
Est-ce l'État qui s'est appuyé sur le système ?
L'entreprise qui l'a développé ?
Ou l'ingénieur qui a écrit le code ?
Le droit humanitaire international n'a pas été conçu pour une époque où le code logiciel croise la prise de décision militaire. Les traités actuels régissent les armes conventionnelles, nucléaires et chimiques, mais ne couvrent pas les « armes algorithmiques ». Nous faisons donc face à un écart législatif mondial qui s'élargit.
Souveraineté numérique : La bataille du nouveau siècle
Les États qui manquent d'une infrastructure souveraine en intelligence artificielle pourraient se retrouver dépendants d'entreprises transfrontalières pour leurs questions les plus sensibles. Ici, l'intelligence artificielle passe du statut de simple outil technique à celui d'instrument géopolitique à part entière.
Celui qui contrôle l'algorithme contrôle le flux d'informations. Celui qui contrôle l'information influence la prise de décision. Et celui qui influence la prise de décision touche au cœur même de la souveraineté.
Pour cette raison, les grands pays ont commencé à parler de « souveraineté numérique », en investissant dans le développement de modèles nationaux et d'infrastructures indépendantes, parallèlement à la législation régissant l'utilisation de l'intelligence artificielle dans la sécurité et la défense.
Vers une nouvelle charte mondiale
Tout comme des accords ont été établis pour réguler les armes nucléaires, il y a maintenant un besoin urgent d'un cadre international régissant l'utilisation de l'intelligence artificielle dans les domaines militaires et de sécurité. Une telle charte définirait les limites d'utilisation, les normes de transparence, les règles de responsabilité et les garanties contre les biais ou la manipulation.
La militarisation de l'intelligence artificielle n'est pas qu'une question technique ; elle touche à un rééquilibrage profond mais discret des puissances mondiales.
L'algorithme n'est pas innocent
L'intelligence artificielle n'est ni fondamentalement bonne ni mauvaise ; elle reflète ceux qui la conçoivent, l'alimentent et l'utilisent. Pourtant, l'intégrer dans les calculs de sécurité nationale change la nature même du pouvoir.
Le pouvoir n'est plus réservé à ceux qui contrôlent la terre ou les armes — il appartient aussi à ceux qui contrôlent les données et les algorithmes.
La question que nous devons nous poser aujourd'hui n'est pas de savoir si l'intelligence artificielle peut être utilisée dans les opérations de sécurité, mais comment nous pouvons garantir qu'elle ne devienne pas une force incontrôlable.
L'avenir de la sécurité mondiale ne sera façonné non seulement dans les salles d'opérations militaires mais aussi dans les centres de développement logiciels.