Le Proche-Orient au miroir du « Bouleversement » : L’analyse de Gilles Kepel
Le 7 octobre 2023 n’a pas seulement été un séisme sécuritaire pour Israël ; il a agi, selon Gilles Kepel, comme le détonateur d’un « bouleversement du monde ». Dans ses travaux les plus récents, notamment Holocaustes, l'arabisant souligne une rupture fondamentale : la fin de la lecture politique classique du conflit au profit d'une guerre de récits sacrés.
La guerre des mémoires
Pour Kepel, le conflit actuel se joue sur le terrain de la sémantique et de l’image. D’un côté, l’attaque du Hamas est pensée comme une « razzia » purificatrice, réactivant des codes médiévaux pour mobiliser l’imaginaire islamiste. De l’autre, la riposte massive de Tsahal est vécue par Israël comme une lutte existentielle pour la survie, une réponse au traumatisme de la Shoah.
Cette confrontation accouche d’un dialogue de sourds international : tandis que l’Occident invoque le droit à la défense, une large partie du « Sud Global » utilise le terme de « génocide » pour contester l’autorité morale de l’Europe et des États-Unis. Ce choc des vocabulaires marque, selon l'auteur, la fin de l’ordre mondial né en 1945.
L’axe « Fréro-chiite » et le déclin de l’Occident
L’une des thèses fortes de Kepel est l'observation d'une alliance de circonstance entre des forces autrefois rivales : l’Iran chiite et les mouvements issus des Frères musulmans (Hamas, réseaux turcs et qataris). Cet axe « fréro-chiite » ne cherche pas seulement la victoire militaire, mais la déstabilisation psychologique de l'Occident.
En 2026, cette stratégie porte ses fruits. Le conflit s'exporte par ce que Kepel nomme le « djihadisme d'atmosphère ». Grâce aux réseaux sociaux, les images de la guerre saturent l’espace public européen, créant une tension permanente dans les banlieues et les universités. La cause palestinienne devient alors le pivot d’une convergence des luttes, unissant l'islamisme radical et certains courants décoloniaux occidentaux contre un ennemi commun : « l'impérialisme » du Nord.
Vers une fragmentation durable
Alors que les frappes ciblées contre le Hezbollah et les cadres iraniens se multiplient, Kepel nous met en garde : la destruction des infrastructures militaires ne suffira pas à éteindre l'incendie. Le Proche-Orient est entré dans une phase de fragmentation où les États (Liban, Syrie, Irak) s'effacent au profit de milices agissant pour le compte de puissances lointaines.
Dans ce contexte, le retour à une diplomatie transactionnelle — illustré par la vision de Donald Trump — pourrait accélérer le délitement des alliances traditionnelles. Pour Gilles Kepel, l'enjeu n'est plus seulement de savoir si la paix est possible entre deux peuples, mais si l'Occident est encore capable de proposer un récit universel face à la montée des radicalités religieuses qui, de Gaza à Paris, prétendent désormais dicter l'histoire.