Hommage à Vénus Ghata Khoury : une voix de délicatesse et de mémoire s’éteint à Paris
Vénus Khoury‑Ghata, la voix qui transformait l’exil en lumière
La disparition de Vénus Khoury‑Ghata laisse un vide immense dans la littérature francophone. Poétesse, romancière, passeuse de mémoire, elle a bâti une œuvre où le Liban, la langue française et l’exil dialoguent avec une intensité rare.
À Paris, lors de la cérémonie célébrée à Notre‑Dame du Liban, la diaspora libanaise a salué une femme dont les mots ont accompagné plusieurs générations.
Une cérémonie marquée par trois voix qui lui étaient chères
L’hommage a été rythmé par trois prises de parole profondément émouvantes, chacune révélant une facette intime de l’écrivaine.
La fille de Venus, Yasmine Ghata, la mémoire du foyer et de la mère écrivaine
La première à s’avancer fut sa fille Yasmine, romancière franco-libanaise recoonue dont la voix tremblante portait à la fois la douleur de la perte et la fierté d’avoir grandi auprès d’une mère qui écrivait comme on respire.
L’ambassadrice du Liban à l’UNESCO, Hind Darwiche : une voix institutionnelle pour une œuvre universelle
La seconde intervention fut celle de la représentante du Liban à l’UNESCO à Paris, venue saluer une écrivaine qui avait su faire du français un espace de dialogue entre les cultures.
Elle a rappelé combien Vénus Khoury‑Ghata incarnait l’idéal de la francophonie : une langue partagée, traversée par les mémoires, ouverte aux douleurs du monde.
Elle a souligné la portée internationale de son œuvre, traduite, étudiée, célébrée bien au‑delà du Liban et de la France.
Enfin, une amie très proche, Caroline Boidé, a pris la parole.
Son hommage, simple et vibrant, a rappelé la Vénus du quotidien : drôle, attentive, parfois espiègle, toujours généreuse.
Elle a raconté leurs conversations interminables, leurs débats sur la poésie, leurs silences partagés.
Son long discours, empreint d’une affection pudique, a bouleversé l’assemblée.
Ces trois voix — la fille, l’institution, l’amie — ont tissé un portrait complet : celui d’une femme dont la vie était aussi riche que son œuvre.
Une vie entre le Liban et la France
Née au Liban dans une famille attachée à la culture, à la langue et à la transmission, Vénus Ghata Khoury appartient à cette génération marquée par les fractures de l’histoire libanaise et par l’expérience de l’exil. Installée en France depuis de nombreuses années, elle avait su préserver un lien intime avec son pays d’origine, un lien qui traversait son écriture et sa manière d’être au monde.
Elle évoluait dans un environnement littéraire où la mémoire, la douleur, la reconstruction et l’identité occupaient une place centrale. Son parcours s’inscrit dans la continuité de ces voix libanaises qui ont choisi la langue française comme espace de création, de refuge et de lucidité.
Une écriture de pudeur et de profondeur
Vénus Ghata Khoury n’était pas une écrivaine bruyante. Elle appartenait à cette lignée rare d’auteurs qui préfèrent la profondeur à l’éclat, la nuance au spectaculaire.
Son œuvre, marquée par une grande sensibilité, explorait les zones silencieuses de l’âme : la mémoire intime, les blessures invisibles, les traces laissées par les départs et les recommencements.
Ses textes, souvent tissés d’émotion retenue, témoignaient d’une capacité singulière à écouter le monde avant de le dire. Ceux qui l’ont lue évoquent une écriture qui console, qui apaise, qui éclaire sans jamais imposer.
Depuis Les Inadaptés (1971), son premier roman remarqué, jusqu’à Les Derniers Jours de Mandelstam (2016), Vénus Khoury‑Ghata n’a cessé d’explorer les zones où l’intime rencontre l’Histoire. « Une maison au bord des larmes », la guerre civile comme fracture intérieure, « La Maestra », la femme indomptable, résistante, « Le Fils adopté », la filiation et la reconstruction, « Les Ombres et leurs cris », la mémoire familiale comme territoire hanté, « La Femme qui ne savait pas garder les hommes », humour, lucidité et modernité. Chaque livre était une tentative de sauver quelque chose du Liban, une odeur, une voix, un geste, avant qu’il ne disparaisse.
La poétesse qui parlait aux morts et aux arbres
Couronnée par le Grand Prix de poésie de l’Académie française, elle a laissé une œuvre poétique d’une densité exceptionnelle : « Les Obscurcis », « La Maison aux ortie », « Le Livre des suppliques », « Les Mots étaient des loups » … Dans ces recueils, les morts continuent de parler, les arbres ont une mémoire, les femmes portent le monde sur leurs épaules. Sa poésie est un territoire où l’exil devient une forme de respiration.
Une présence humaine qui a marqué son entourage
Au-delà de ses livres, Vénus Ghata Khoury laisse le souvenir d’une femme d’une grande délicatesse.
Ses proches, ses amis et les membres de la diaspora libanaise à Paris décrivent une personnalité attentive, généreuse, profondément humaine. Une femme qui savait accueillir, comprendre, et offrir une présence rassurante.
Lors des condoléances à Notre‑Dame du Liban, l’émotion était palpable.
Les témoignages se sont succédé, évoquant une femme dont la discrétion n’avait d’égale que la force intérieure. Une femme qui, sans bruit, avait su toucher les cœurs.
Une œuvre qui demeure
Si la disparition de Vénus Ghata Khoury laisse un chagrin sincère, son œuvre demeure comme un héritage précieux.
Elle continuera d’accompagner ceux qui cherchent dans la littérature un espace de vérité, de mémoire et de tendresse.
Elle continuera d’habiter les lecteurs qui reconnaissent dans ses mots une part de leur propre histoire.
Une lumière douce, offerte à ceux qui restent
En quittant ce monde, Vénus Ghata Khoury laisse derrière elle une lumière douce — celle de ses textes, de sa présence, et de la trace qu’elle a laissée dans la vie culturelle libanaise en France.
Son départ rappelle combien les voix discrètes sont parfois les plus essentielles.
Et combien la littérature, lorsqu’elle est portée par une âme sincère, continue de vivre bien au-delà de ceux qui l’ont écrite.