Un état en guerre contre lui-même : la bataille d'Israël sur le front interne
À Jérusalem, les incidents ne se produisent pas par hasard, et les questions ne meurent pas rapidement. Quand un bus fonce dans une foule de manifestants haredim (juifs ultra-orthodoxes qui s'opposent à la conscription militaire), tuant un adolescent et blessant d'autres personnes, la scène n'est pas juste un tragique accident de la route mais un signe révélateur d'une fracture plus profonde au sein d'un état qui refuse de confronter ses crises et continue de reporter ses explosions.
Des dizaines de milliers de haredim, qui représentent environ 13 % de la société israélienne, sont descendus dans plusieurs rues pour protester contre une décision gouvernementale qui rouvre le dossier de la conscription militaire obligatoire, un dossier qui n'a jamais été réellement fermé mais plutôt caché sous la table politique chaque fois qu'une décision était trop difficile à imposer.
La police a décrit ce qui s'est passé comme un trouble violent de l'ordre public : émeutes, blocages de routes, poubelles brûlées, jets de pierres et d'œufs, et attaques contre des bus et des journalistes. La rue haredim propose un autre récit : collision délibérée, violence d'état et tentative éhontée de redéfinir l'adolescent tué comme un coupable et la victime comme un émeutier.
Mais le conflit ici ne concerne pas la description de l'incident, mais ce qu'il signifie. Le cœur du problème va au-delà d'un bus qui a perdu le contrôle ou d'un conducteur qui a délibérément foncé en avant. Il s'agit d'une loi sur la conscription qui reproduit un conflit ancien mais renouvelé sur l'exemption des haredim du service militaire en échange de la préservation du « monde des études de la Torah ». Pour les haredim, la conscription n'est pas considérée comme un devoir national mais comme une intrusion directe dans une identité religieuse fermée construite sur l'isolement et sur l'idée que la survie des « érudits de la Torah » est une garantie spirituelle pour la survie du peuple, tout aussi importante que les chars et les armes.
D'autre part, de larges segments de la société israélienne considèrent l'exemption collective continue non plus comme une exception historique, mais comme une injustice structurelle qui creuse un fossé aigu entre ceux qui « paient le prix » avec du sang, du temps et de la vie, et ceux qui restent en dehors des guerres tout en demeurant à l'intérieur de l'état et de ses avantages.
À partir de là, le problème ne concerne plus la conscription, mais la justice, et un contrat social qui n'a jamais été clairement défini.
Ce qui a éclaté à Jérusalem n'est pas un événement passager mais la manifestation de trois crises imbriquées dans les fondations structurelles d'Israël :
Premièrement, une crise d'identité au sein de la société juive elle-même. Quelle forme de judaïsme prévaut ? Le judaïsme fermé orienté vers la Torah, ou le judaïsme de l'état militaire nationaliste, ou un judaïsme civil libéral centré à Tel Aviv ? Un état tente d'être tout cela à la fois et finit par ne satisfaire aucun.
Deuxièmement, une crise de légitimité pour l'état et ses institutions. Quand la police devient une partie du conflit, et que ses actions sont perçues comme des instruments de répression plutôt que d'organisation, et quand la justice est vue comme politisée ou inefficace, l'état perd son pouvoir de persuasion et recourt à la force comme son dernier langage.
Troisièmement, une crise de survie pour le gouvernement de coalition actuel. C'est un gouvernement d'extrême droite qui dépend pour sa survie des partis haredim, mais en même temps est assiégé par la colère d'un public laïc et d'une réserve militaire épuisée demandant : Pourquoi sommes-nous toujours en première ligne alors qu'ils sont toujours en dehors ?
Ici, le paradoxe majeur est exposé : le gouvernement est otage de ses alliés et en désaccord avec sa société. Il n'a pas de décision décisive et n'ose pas casser non plus côté de l'équation, donc il gère la crise au lieu de la résoudre et reporte l'explosion au lieu de la désamorcer.
À ce stade, il est nécessaire d'essayer de décomposer qui soutient et qui s'oppose à la décision. La coalition au pouvoir est divisée en son sein. Les partis haredim, Shas et Judaïsme unifié de la Torah, considèrent toute atteinte à l'exemption de la conscription comme une menace directe à leur existence politique et religieuse et menacent de renverser le gouvernement si la loi est imposée. D'autre part, des voix au sein du Likoud et d'autres ailes de la coalition soutiennent que la poursuite de l'exemption ne peut plus être justifiée, ni éthiquement ni militairement, en temps de guerre et d'épuisement. Quant à Netanyahu, il se tient au milieu, non pas comme un arbitre mais comme un otage d'une équation sévère : s'il satisfait les haredim, il perd la rue, et s'il satisfait la rue, il perd son gouvernement.
Dans un contexte plus large, Israël aujourd'hui apparaît comme un état combattant sur de multiples fronts. Ce n'est pas seulement Gaza, ni le Hezbollah, ni les Houthis, ni l'Iran qui épuisent Israël, mais cette fracture interne qui consume sa capacité à tenir ensemble. Tel Aviv n'a pas réellement besoin de conscription autant qu'elle a besoin de réparer ses fronts psychologiques et sociaux. Les armées sont construites sur le sens et la stratégie, pas sur les chiffres.
Le paradoxe plus dur est qu'Israël, en ce moment historique, ne cherche pas la paix à l'extérieur, et ne possède pas de paix convaincante à l'intérieur. Il n'a pas de projet de règlement pour alléger le fardeau de la guerre, ni de contrat social pour alléger le fardeau de l'état. Il est coincé dans une zone grise : une guerre qui n'est pas suffisante pour unifier sa société, et une paix qu'il ne veut pas et ne sait pas formuler.
Ce qui s'est passé dans les rues de Jérusalem n'était pas un bus entrant en collision avec une foule, mais une collision entre l'état et sa propre définition de lui-même. La question de qui paie le coût de la survie de l'état n'est plus reportée mais posée au cœur de la ville qui a longtemps été un miroir pour toutes les crises. À Jérusalem, comme en Israël dans son ensemble, l'état continue de marcher sur ses propres fissures, prétendant être cohérent tandis que le fossé s'élargit sous ses pieds. Une scène compliquée dans laquelle aucune paix n'apporte de soulagement, aucune guerre n'est suffisante, et un gouvernement lutte pour garder le système en marche jusqu'à nouvel ordre.
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