Vénus Khoury‑Ghata : une voix majeure de la francophonie s’éteint
De son premier recueil publié en 1966 à ses livres parus en 2025, Vénus Khoury‑Ghata aura bâti une œuvre monumentale, où la mémoire libanaise, la langue française et la voix des femmes se mêlent dans une poésie d’une intensité rare.
Une enfance libanaise, entre montagne et langue française
Née le 23 décembre 1937 à Bcharré, dans une famille maronite, Vénus Khoury‑Ghata grandit dans le village du poète Khalil Gibran, un paysage qui deviendra l’un des socles symboliques de son imaginaire. Fille d’un militaire francophone et d’une mère paysanne, elle est très tôt traversée par la tension entre deux mondes : la rigueur paternelle et la terre
Elle grandit dans une famille maronite : un père militaire francophone, ancien interprète du Haut‑Commissariat français, et une mère paysanne dont l’univers rural marquera durablement son imaginaire. Elle étudie les lettres à l’École supérieure de lettres de Beyrouth et commence sa carrière comme journaliste. En 1966, elle publie son premier recueil, Les visages inachevés, qui inaugure une œuvre poétique habitée par la mémoire familiale, la folie de son frère Victor, la guerre civile libanaise et la tension entre deux langues : l’arabe maternel et le français. Après un premier mariage au Liban, elle rencontre en 1970 le chercheur français Jean Ghata, qu’elle épouse en 1972 avant de s’installer à Paris, où elle vivra plus de cinquante ans. La mort de son mari en 1981 nourrit une méditation profonde sur la perte, omniprésente dans son œuvre.
Poétesse, romancière et nouvelliste, elle publie plus de cinquante ouvrages, traduits dans une quinzaine de langues. Elle reçoit le Grand Prix de poésie de l’Académie française (2009) puis le Prix Goncourt de la poésie (2011) pour l’ensemble de son œuvre.
Vénus Khoury‑Ghata s’éteint à Paris le 29 janvier 2026, à l’âge de 88 ans, laissant une œuvre majeure où se rencontrent l’exil, la mémoire, la nature et la voix des femme
Une bibliographie exceptionnellement vaste et continue
Vénus Khoury‑Ghata laisse derrière elle plus de cent œuvres — poésie, romans, nouvelles, traductions, préfaces — un corpus d’une ampleur rare dans la littérature francophone contemporaine.
La BnF recense 111 titres publiés entre les années 1960 et 2025, témoignant d’une créativité ininterrompue jusqu’à la fin de sa vie.
Ses œuvres majeures en poésie comme « Les Visages inachevés » (1966), son premier recueil, déjà marqué par la mémoire familiale et la figure du frère disparu, « Le Livre des suppliques », (2015), une méditation sur la douleur, la prière et la transmission, « Demande à l’obscurité » (2020), un dialogue avec la nuit, la perte et l’exil, « Ceux d’Amazonie » (2025), l’un de ses derniers recueils, où elle élargit son imaginaire à d’autres peuples et d’autres souffrances.
Ses romans, comme « Le Moine, l’Ottoman et la femme du grand argentier », (Prix Baie des Anges 2003), un roman historique et poétique qui explore les tensions religieuses et politiques du Levant, « La Maison aux orties », un récit où la mémoire familiale devient un territoire hanté, « Quelle est la nuit parmi les nuits », un roman sur la folie, la parole et l’enfermement.
Elle a écrit des œuvres récentes (2020–2025), des titres qui montrent qu’elle écrivait jusqu’au bout, avec une vigueur intacte comme « Demande à l’obscurité » (2020), « Lune n’est lune que pour le chat », (2019), « Ce qui reste des hommes » (2023), « Gens de l’eau » (2023), « Désarroi des âmes errantes » (2024), « Qui parle au nom du jasmin » (2025).
Elle a une poétique reconnaissable entre toutes, avec la famille comme mythe fondateur ; le père autoritaire, la mère silencieuse, le frère interné, figures qui reviennent comme des archétypes. Le Liban comme pays intérieur ; même installée en France, elle écrit un Liban mental, transfiguré, souvent tragique. La langue comme territoire ; elle disait écrire « l’arabe à travers le français », ce qui explique la musicalité et la syntaxe singulière de ses textes. Les femmes : enfermées, blessées, résistantes ; elle leur donne une voix, souvent dans un registre incantatoire. Et enfin, les morts et les fantômes : omniprésents, ils dialoguent avec les vivants, comme dans une mythologie personnelle.
Son rôle de passeuse : traductions et préfaces
Vénus Khoury‑Ghata n’était pas seulement autrice, elle a traduit Marina Tsvetaïeva, poétesse russe, dans plusieurs ouvrages (dont Mourir à Elabouga, 2018).Elle a préfacé de nombreux recueils, notamment Sept pierres pour la femme adultère (2018) ; Elle a participé à des anthologies et revues, contribuant à faire connaître des voix du monde arabe et d’ailleurs.
Une œuvre institutionnellement consacrée, son œuvre a été reconnue par les plus hautes institutions littéraires :
Grand Prix de poésie de l’Académie française (2009), Prix Goncourt de la poésie (2011), ces distinctions soulignent la place centrale qu’elle occupe dans la poésie francophone.