Le Liban entre guerre et négociation: la seule question qui compte est l'intérêt du Liban
Par Farid Fakhreddine
Pendant des décennies, le Liban a payé le prix des guerres, des confrontations et des luttes régionales qui ont dépassé à plusieurs reprises sa capacité, fracturé ses institutions, épuisé son économie et blessé sa société. Aujourd'hui, alors que les négociations commencent à Washington entre le Liban et Israël sous le parrainage des États-Unis, le pays fait face à une question déterminante :
Le Liban négociera-t-il enfin selon son propre intérêt national, ou servira-t-il une fois de plus de champ de bataille où d'autres négocient leurs conflits et ambitions ?
Ce moment ne concerne pas seulement les frontières, les cessez-le-feu ou la diplomatie. Il s'agit de définir quel type d'État le Liban entend devenir après des années d'effondrement, de paralysie, de déplacement, de dévastation économique et de fragmentation interne.
Après deux tours de pourparlers à Washington, une nouvelle phase de négociations devrait commencer entre représentants libanais et israéliens sous parrainage direct des États-Unis. Les discussions porteraient notamment sur des arrangements de cessez-le-feu, la sécurité des frontières, la reconstruction, les prisonniers, et des compréhensions politiques plus larges qui pourraient éventuellement remodeler la relation entre le Liban et Israël.
Au Liban, les négociations ont déjà exposé des divisions politiques profondes.
Un camp, aligné avec le Hezbollah et le soi-disant “axe de la résistance”, voit les négociations comme un effort américano-israélien pour affaiblir le Hezbollah et réduire l'influence régionale de l'Iran. Pour ce camp, s'opposer aux négociations n'est pas simplement résister à l'influence américaine dans la région. C'est aussi la défense des priorités géopolitiques iraniennes, même lorsque ces priorités sont en conflit avec les propres intérêts nationaux du Liban.
La contradiction entre les agendas régionaux iraniens et les intérêts nationaux libanais a été l'un des facteurs centraux qui a ramené le Liban en guerre. L'escalade interne a maintenant atteint des niveaux dangereux, le président Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam étant publiquement accusés par des voix extrémistes de trahison et de collaboration avec Israël, y compris la diffusion d'images manipulées décrivant le président Aoun comme un rabbin israélien dans des zones sous l'influence des sympathisants du Hezbollah.
Un autre camp, farouchement anti-Hezbollah et aligné avec les positions occidentales et du Golfe, voit les négociations comme une opportunité historique de mettre définitivement fin au rôle militaire du Hezbollah et de repositionner pleinement le Liban dans l'ordre politique occidental et arabe. Certains voix dans ce camp parlent de plus en plus en termes de victoire et de défaite, comme si les blessures internes et les sensibilités du Liban n'existaient plus.
Les deux approches comportent le même danger : transformer à nouveau le Liban en une arène servant les agendas des autres au lieu de protéger son propre intérêt national.
Le Liban doit négocier selon une norme seulement : l'intérêt national souverain de l'État libanais et la protection du citoyen libanais, de l'économie libanaise, et de l'avenir du Liban comme un État fonctionnel.
Les priorités immédiates du Liban sont claires :
• Un cessez-le-feu total et immédiat.
• Un retrait complet des forces israéliennes des territoires libanais.
• Le retour des prisonniers et des détenus.
• Le retour en sécurité des civils déplacés.
• Un sérieux effort international de reconstruction pour le sud du Liban et toutes les zones touchées.
Ce ne sont pas des luxes politiques. Ce sont des nécessités humanitaires.
Mais l'intérêt du Liban ne peut pas s'arrêter à la fin de la violence actuelle. L'objectif national plus profond doit être l'établissement d'un État pleinement souverain capable de produire une stabilité politique, sécuritaire, économique et sociale durable pour les générations futures.
Que le processus actuel mène éventuellement à une paix formelle, à des arrangements sécuritaires à long terme, ou à un autre cadre négocié est secondaire à une question centrale :
Est-ce que cela protégera le Liban de la destruction perpétuelle et des guerres récurrentes ?
Une réalité devient de plus en plus inévitable : il ne peut y avoir d'avenir pour toute structure militaire opérant en dehors de l'autorité de l'État libanais, y compris le Hezbollah comme force militaire armée ou comme bras militaire iranien au Liban.
En même temps, cela ne doit jamais devenir une tentative de marginaliser, d'isoler ou d'humilier la communauté chiite libanaise.
Les chiites libanais sont un élément fondateur et essentiel du tissu national libanais, et leur rôle politique, social, économique, et national reste fondamental pour l'avenir et la stabilité du Liban.
L'objectif ne peut être de remplacer une domination par une autre. Ni les négociations ne doivent devenir :
• Un projet pour humilier la communauté chiite.
• Un processus conçu pour créer des gagnants et des perdants au Liban.
Cela serait une erreur historique.
Une paix et une stabilité durables ne peuvent émerger que par l'inclusion nationale, la légitimité institutionnelle, et le partenariat égal sous l'autorité de l'État.
L'objectif n'est pas la destruction d'une communauté.
L'objectif est la reconstruction d'un État.
Cette reconstruction, cependant, va bien au-delà de la reconstruction des villages détruits dans le Sud. Le Liban doit reconstruire :
• Son économie.
• Ses institutions.
• La confiance des investisseurs.
• La confiance sociale.
• Et la conviction que le pays peut de nouveau fonctionner comme un État viable.
Cela ne peut être réalisé par des slogans.
Il faut de la stabilité, des institutions fonctionnelles, la certitude juridique, des partenariats internationaux, et une réforme économique.
Il faut aussi reconnaître le rôle central du secteur privé légitime, qui reste l'un des rares secteurs encore capable de relancer la reprise et la reconstruction.
Le Liban ne peut pas reconstruire son avenir par des économies parallèles, des réseaux de contrebande, des économies de guerre, des structures financières corrompues, ou des systèmes de protection politique qui ont prospéré pendant des années de faiblesse institutionnelle et de conflit.
Le secteur privé capable de reconstruire le Liban est le secteur productif, transparent, responsable, et légitime qui crée des emplois, paie des impôts, soutient le PIB, attire les investissements, et opère dans le cadre de la loi et des institutions de l'État.
Ceux qui maintiennent l'économie et porteront finalement le fardeau de la reconstruction doivent avoir une place à la table. Ceux qui ont contribué à la destruction ne peuvent pas seuls concevoir la reconstruction.
À ce moment critique, un principe doit rester absolument clair :
Le président Joseph Aoun, le Premier ministre Nawaf Salam, le gouvernement libanais, et la délégation officielle de négociation sont les seuls représentants légitimes du Liban dans ces négociations.
Aucune autorité parallèle ne devrait négocier au nom du peuple libanais.
Aucun capital étranger ne devrait définir l'avenir du Liban.
Aucune faction interne ne devrait monopoliser la prise de décision nationale en dehors des institutions constitutionnelles.
Après des décennies passées à servir de champ de bataille pour les autres, le Liban fait maintenant face à un test déterminant : s'il peut enfin devenir un État souverain qui agit d'abord pour son propre peuple.
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