Repenser l'ordre géopolitique du Levant : enjeux et défis
Par Ralph Daher
Annahar a publié des études précieuses sur les itinéraires alternatifs depuis le détroit d'Hormuz pour les exportations de pétrole, notamment le pétrole irakien, plus récemment dans son édition du vendredi 3 avril. Dans ces études, comme dans d'autres médias libanais, le « pipeline Kirkuk-Baniyas » a été mentionné à plusieurs reprises. Ainsi, il semble utile, au milieu de l'usage croissant de ce terme, de rappeler certains faits et de les utiliser comme base pour une approche réaliste des transformations régionales.
Les guerres sont souvent réduites à leurs batailles et à leurs résultats immédiats, mais leur réalité est plus vaste. Elles commencent par la mobilisation de ressources au détriment de leurs usages normaux, et durant elles la capacité des États à supporter l'épuisement est mise à l'épreuve. En ce sens, chaque guerre est une perte et une réorganisation de l'espace, pas seulement une confrontation militaire. Le partage des ressources et leur redistribution se font par la réorganisation du territoire, y compris sa population, ses mines, ses routes commerciales et ses corridors naturels. L'espace n'est pas neutre, et la possession ou la perte de ressources crée des équilibres de pouvoir entre ceux qui imposent des conditions et ceux qui s'y conforment.
Des oléoducs à la refonte de la géographie
Dans notre région, le territoire a été radicalement remodelé après la Première Guerre mondiale, lorsque les Français et les Britanniques ont divisé les terres de l'Empire ottoman, notamment par le contrôle des routes et du pétrole. Les frontières de l'Irak, de la Transjordanie et de la Palestine ont été tracées de manière à permettre le passage d'un oléoduc de Kirkouk à Haïfa, tandis que les Français obtenaient un quart du pétrole de Mossoul, ce qui a permis la création d'une branche vers Tripoli en échange de l'abandon de la province.
Le pétrole est arrivé à Tripoli le 14 juillet 1934, et à Haïfa le 14 octobre de la même année. En 1940, la raffinerie de Tripoli a été établie.
La déclaration de l'État d'Israël a conduit à la coupure de la ligne vers Haïfa, faisant de Tripoli le seul débouché du pétrole irakien sur la Méditerranée. Cependant, ce réseau n'est pas resté fixe. En 1952, la Syrie a créé une branche de l'oléoduc Kirkuk-Tripoli vers Homs et Baniyas, contournant le Liban. Le port de Tartous a été construit et connecté à l'intérieur syrien, la raffinerie de Homs a été établie en 1959, suivie par la raffinerie de Baniyas en 1981.
Nouveaux Projets et Axes Opposés
Des cartes attribuées à Benjamin Netanyahu depuis 2022 montrent une vision régionale dangereuse visant à contourner le Liban. Cette vision cherche à contourner ce qui est appelé « l'Axe de la Malédiction », qui inclut l'Iran et ses alliés régionaux à travers le Moyen-Orient, et à relier Israël à des réseaux économiques s'étendant à travers le Golfe et l'Inde, dans ce qui est connu comme l'« Axe de la Bénédiction », représenté comme un corridor logistique de l'Inde à travers le Moyen-Orient et Israël, dans le cadre d'une reconfiguration complète de l'espace régional.
En parallèle, l'espace de l'Irak, de la Syrie, du Liban et de la Jordanie se transforme en un champ fragmenté entre deux axes : un axe sud formé par Israël et un axe nord dirigé par la Turquie, tandis que l'Égypte semble largement détachée de cette configuration. En revanche, l'Iran, la Turquie et les États du Golfe possèdent des extensions géographiques qui renforcent leurs positions.
Transformations Internes Profondissant la Fragmentation
Les pays du Croissant Fertile ont subi des changements démographiques profonds, notamment la croissance de la population et la migration vers les villes, sans être accompagnés par la construction d'une légitimité politique stable. Au lieu de cela, ils ont emprunté des slogans nationalistes et religieux, et ont été témoins de coups d'État et de conflits internes alimentés par des interventions extérieures, accompagnés de politiques d'isolement mutuel entre les États.
Dans ce contexte, deux questions clés se détachent. Premièrement, la similitude des trajectoires de transformation sociale à travers les pays de la région. Deuxièmement, la consolidation interne croissante des sociétés à l'intérieur de leurs frontières, ce qui rend les projets d'unité traditionnelle non viables.
Vers une Approche Réaliste de la Région
Sur cette base, la réalité nécessite la recherche de nouveaux cadres régionaux qui traitent la région comme une unité fonctionnelle en vertu de la géographie et des défis partagés. Cette approche réduit les risques de marginalisation, rééquilibre la répartition de l'influence entre les États et ouvre la voie à une intégration économique et fonctionnelle basée sur la spécialisation et les économies d'échelle.
Cela n'implique pas de redessiner les frontières, mais plutôt d'organiser la distribution des populations et des activités et de les relier à des réseaux modernes de transport, d'énergie et de communication, dans un système multicentré reliant la côte à l'intérieur, le nord au sud par de grands corridors.
Le Liban Entre Marginalisation et Repositionnement
Le Liban a un intérêt direct à adopter cette approche, compte tenu des risques de fragmentation et de marginalisation, et il possède également, en vertu de ses premières expériences, une capacité particulière à y contribuer. Tripoli se distingue comme un point de départ clé, non seulement en raison de son emplacement, mais aussi en raison de son histoire de marginalisation. Sa réintégration dans un réseau régional plus large pourrait la transformer en un hub économique, à condition que les projets partiels soient remplacés par une vision globale.
Le facteur décisif reste la légitimité politique. L'expérience a montré que la dépendance à l'égard d'acteurs extérieurs est une formule instable, et que la gestion des divisions internes augmente les coûts. Une légitimité efficace émane de l'intérieur, de la capacité de l'État à assurer les droits des individus, dans un processus graduel tenant compte des spécificités de chaque pays.
Membre du mouvement « Citoyens dans un État »
Note : Les opinions exprimées par les auteurs sont les leurs et ne représentent pas nécessairement les vues d'Annahar