La Stratégie égyptienne dans le conflit iranien
Par Robert Mason
La politique étrangère du gouvernement égyptien face au conflit entre Israël, les États-Unis et l'Iran montre sa transformation d'une puissance régionale traditionnelle à une puissance moyenne limitée. Ce changement est lié à des défis internes révélés lors des soulèvements arabes il y a plus de dix ans, notamment la déconnexion entre l'État et la société, le chômage élevé chez les jeunes et la mobilité sociale restreinte.
Depuis l'arrivée au pouvoir d'Abdel Fattah el-Sisi en 2014, le gouvernement a tenté d'équilibrer plusieurs acteurs externes pour préserver son autonomie. Cependant, cette stratégie est grandement influencée par la dépendance économique envers les États du Conseil de Coopération du Golfe (CCG). En 2025, les pays du CCG ont investi environ 41 milliards de dollars dans l'économie égyptienne. Des projets majeurs, comme les initiatives touristiques soutenues par le Qatar à Matrouh et l'investissement d'ADQ des Émirats arabes unis à Ras Al-Hekma, montrent comment la dépendance aux investissements étrangers, surtout dans les grands projets immobiliers, façonne les choix de politique étrangère du gouvernement.
Pressions Sécuritaires et Alignements Régionaux
La région entourant l'Égypte est devenue de plus en plus complexe. L'instabilité en Libye depuis la chute de Muammar Kadhafi en 2011, les tensions avec l'Éthiopie suite à la construction du Grand Barrage de la Renaissance en 2025, les préoccupations sécuritaires au Sinaï et la politique d'Israël envers Gaza après les attaques du 7 octobre 2023 par le Hamas contribuent à une perception accrue de la menace.
En réponse, le gouvernement a renforcé la coordination avecl'Arabie saoudite, notamment concernant le Yémen et le Soudan, où Le Caire a des intérêts variés, y compris le maintien de liens historiques, la protection de la sécurité de l'eau du Nil et la prise en compte des enjeux économiques et sécuritaires plus larges. Une préoccupation majeure est la protection du commerce maritime à travers le détroit de Bab al-Mandeb, qui relie la mer Rouge au canal de Suez, une source essentielle de revenus. Les perturbations dans cette zone ont déjà affecté les revenus de l'Autorité du canal de Suez en 2024 et pourraient encore limiter la croissance dans la zone économique du canal de Suez.
Parallèlement, les alignements régionaux évoluent. Les Accords d'Abraham ont affaibli l'effet de levier arabe collectif en dissociant la création de l'État palestinien de la normalisation avec Israël, comme le stipule l'Initiative de paix arabe de 2002. En réponse, une coordination émergente entre certains ou tous les États du CCG, l'Égypte et la Jordanie, aux côtés d'acteurs comme la Turquie, le Pakistan et l'Indonésie, suggère l'émergence d'une coalition plus large qui pourrait aider à contrebalancer la domination israélienne et les changements dans la politique des États-Unis.
Opportunités dans un Ordre Régional Fragmenté
Dans ce contexte régional changeant, un conflit impliquant l'Iran présente à la fois des risques et des opportunités pour l'Égypte. Historiquement, l'Égypte et l'Iran ont représenté des visions régionales concurrentes : l'Égypte comme leader de la diplomatie arabe après son traité de paix de 1979 avec Israël, et l'Iran comme partisan d'un ordre islamiste révolutionnaire. Cependant, les dynamiques changeantes peuvent créer un espace pour une recalibration limitée. Une coordination sélective a déjà émergé autour d'intérêts communs, comme une zone sans armes nucléaires au Moyen-Orient.
Les opportunités stratégiques pour l'Égypte résident dans sa capacité à tirer parti de son héritage diplomatique et de sa position géostratégique. Elle peut continuer à jouer le rôle de médiateur clé dans les négociations israélo-hamas, comme elle l'a fait pendant de nombreuses années, notamment à travers des initiatives comme le Conseil de la Paix ; se positionner comme un garant de la sécurité de la mer Rouge aux côtés de l'Arabie saoudite, et renforcer la constitution de coalitions avec des partenaires du Golfe et du Sud global.
Il est également important de noter que le gouvernement peut jouer un rôle normatif dans la restauration d'une tendance de désescalade régionale initiée dans le Golfe en 2021 en coordonnant avec des puissances moyennes clés comme la Turquie. Étant donné l'activisme diplomatique croissant d'Ankara à travers divers conflits, l'engagement égypto-turc offre un canal pragmatique pour la gestion de crise, le renforcement de la confiance et la limitation des débordements liés à une escalade avec l'Iran.
Une telle coordination ne nécessiterait pas un alignement stratégique complet, mais pourrait fonctionner comme un partenariat flexible basé sur des enjeux visant à stabiliser des arènes clés et à réduire le risque de confrontation régionale plus large. En même temps, un engagement prudent avec l'Iran, sans compromettre les alliances fondamentales du Golfe, permettrait de se prémunir contre l'incertitude et de promouvoir le dialogue.
En résumé, la politique étrangère de l'Égypte est de plus en plus influencée par la combinaison de contraintes économiques internes et d'un ordre régional en rapide évolution. Bien que son rôle en tant que puissance arabe dominante ait diminué, sa position stratégique et son expérience diplomatique continuent d'offrir des voies d'influence parmi les acteurs régionaux en période d'instabilité accrue.
Robert Mason est professeur associé à l'Académie Diplomatique Anwar Gargash aux Émirats arabes unis.