Les régimes idéologiques et le refus de la défaite
Par Adil Benhamza
Le régime iranien traverse actuellement l'un des moments les plus difficiles de son histoire. Après une série de frappes aériennes américaines et israéliennes intenses ayant causé de vastes destructions de son infrastructure militaire et économique, le régime continue de refuser de reconnaître la défaite.
Ce comportement n'est pas unique au régime iranien et au cœur de sa Garde Révolutionnaire, mais plutôt un trait commun à tous les régimes et groupes idéologiques totalitaires. Leur survie dépend entièrement de l'idée de salut et du mythe du grand leader qui sait ce qui est meilleur pour la nation. Dans le cas iranien, le poids d'un sentiment historique de victime dans l'idéologie chiite est évident, de même que les idées liées à l'imam caché, qui offrent une capacité de mobilisation et d'acceptation de la notion de victoire imaginée. Ainsi, reconnaître la défaite signifierait l'effondrement de la légitimité depuis sa fondation même, et la désintégration de l'image mentale que les régimes idéologiques, qu'ils soient religieux ou idéologiques, ont construite parmi leurs populations pendant des décennies.
La Grande Promesse
Qu'est-ce qui pousse ces régimes à nier la réalité même après qu'elle soit devenue évidente pour tous ? Tout d'abord, la construction d'une légitimité fondée sur la Grande Promesse. Ces régimes ne tirent pas leur force de réalisations réelles, mais de promesses historiques de victoires éternelles. Ainsi, reconnaître la défaite signifierait la destruction complète de ce récit.
Deuxièmement, le contrôle total de l'information. Nous avons vu comment le régime en Iran empêche le peuple iranien d'accéder à internet et de communiquer avec le monde extérieur. Un état totalitaire transforme les défaites en conspirations extérieures ou en victoires stratégiques, profitant de son monopole sur les médias. Cela rappelle les diffusions de la télévision iranienne et de l'agence de presse Tasnim, ainsi que le ministre de l'information irakien al Sahhaf, qui parlait de mettre en déroute les forces américaines, alors que les troupes américaines avaient déjà pénétré à Bagdad.
Troisièmement, la peur de la responsabilité interne. La défaite ouvre la porte aux questions sur la compétence, la corruption et des décisions dans lesquelles le peuple n'a pas été consulté, et peut conduire à un soulèvement interne.
Quatrièmement, un état d'esprit tout ou rien. Un régime qui contrôle toutes les parties de l'état, de la politique, de l'économie, de la sécurité, et de la culture, perçoit tout retrait comme la fin de son existence, non simplement un changement de personnes ou de décisions.
Vents Divins
L'expérience du Japon pendant la Seconde Guerre mondiale fournit un exemple extrême de ce refus. En octobre 1944, après des défaites navales dévastatrices, des avions « kamikaze », signifiant « vents divins », ont été lancés dans des attaques-suicides contre la flotte américaine. De jeunes pilotes faisaient s'écraser des avions chargés d'explosifs sur les navires alliés, transformant leurs propres corps en armes. L'empereur était considéré comme une figure quasi-divine et la loyauté envers lui était absolue. Bien que les attaques aient coulé quelques navires américains, elles n'ont pas changé le cours de la guerre. Des milliers des meilleurs jeunes hommes du Japon sont morts, et la guerre s'est terminée par une défaite totale du Japon. L'expérience « kamikaze » n'a pas été une défense militaire mais une expression d'une idéologie nationaliste extrême rejetant la reddition.
Le modèle irakien sous Saddam Hussein a reproduit le même schéma sous une autre forme. Après l'occupation du Koweït en août 1990, Saddam a rejeté toute médiation internationale. Cela a mené à l'opération Tempête du Désert en janvier 1991, qui s'est terminée avec l'expulsion de l'armée irakienne le 28 février avec de lourdes pertes. Au lieu de réévaluer ses décisions, le régime de Saddam Hussein a tourné sa violence vers l'intérieur, réprimant brutalement les révoltes à Bassorah et dans les régions kurdes. Il a également utilisé des boucliers humains pour protéger des installations stratégiques, exactement comme le fait aujourd'hui la Garde Révolutionnaire iranienne en recrutant des enfants et en faisant venir des milices d'Irak, de Syrie et d'Afghanistan. Le régime a continué de nier la défaite pendant encore dix ans jusqu'à son effondrement final en 2003. Un cas similaire peut être observé en Serbie sous Slobodan Milošević, qui s'est terminé par son arrestation par le Tribunal Pénal International après une lourde campagne de bombardement de l'OTAN.
L'expérience historique montre que les régimes idéologiques sont structurellement condamnés à l'échec. Ils imposent des idéologies utopiques rigides à des sociétés changeantes et à des réalités internationales complexes. Internement, ils privilégient la loyauté sur la compétence et éliminent la démocratie et les transferts pacifiques du pouvoir. Dans le cas iranien, le régime s'est préoccupé de l'islamisation de l'état et de l'exportation de sa révolution, la traitant comme un projet missionnaire imaginé à long terme plutôt que de résoudre des problèmes réels et d'investir dans les ressources humaines, matérielles et culturelles du pays. L'effondrement de l'Union soviétique, la chute des régimes baathistes en Irak et en Syrie, et le déclin des partis idéologiques dans le monde entier démontrent que les slogans ne construisent pas d'états, et l'utopisme finit inévitablement par entrer en collision avec les réalités de l'état moderne.
En conclusion, le déni pousse ces régimes à commettre des erreurs encore plus grandes et à prolonger la souffrance des peuples. Le temps est venu pour des projets politiques civils basés sur la compétence, la science, et la transition pacifique du pouvoir, loin des fantasmes de salut éternel. La défaite peut marquer la fin des régimes, mais pas des peuples; elle peut au contraire être le début d'une véritable réforme, comme le démontre l'exemple japonais.
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