Entre guerre et trêve : comment un ordre mondial fragmenté laisse le Liban exposé à un conflit sans fin

Opinion 10-04-2026 | 12:39

Entre guerre et trêve : comment un ordre mondial fragmenté laisse le Liban exposé à un conflit sans fin

Comment les changements de pouvoirs mondiaux, les accords de paix incomplets et les rivalités régionales transforment le Liban en point de pression plutôt qu’en participant à la stabilité.
Entre guerre et trêve : comment un ordre mondial fragmenté laisse le Liban exposé à un conflit sans fin
Destructions à Beyrouth après 100 frappes qu’Israël a niées mercredi dernier (An-Nahar).
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Le monde revient à une condition du 19ème siècle, rendant la paix et le droit international obsolètes. Alors que la mondialisation et l'ordre international s'effondrent, un monde multipolaire émerge à leur place. Ainsi, les États-Unis se précipitent pour pallier leurs lacunes et démanteler la mondialisation qu'ils avaient fondée, brandissant leur force brute excédentaire pour contrôler le Moyen-Orient et sécuriser les ressources, les voies de navigation et de transport.

 

 

Alors que notre monde devient multipolaire, les puissances internationales mènent des guerres à travers la région. La guerre de l'alliance américano-israélienne a révélé les limites de la puissance militaire et son incapacité à changer le contexte stratégique, ce qui encouragera des puissances peu enclines à accepter une « paix américaine » au Moyen-Orient.

 

 

Pour les pôles rivaux de l'Amérique, Israël ne peut plus être vu comme un allié mais simplement comme une épine dans le flanc du conflit international. Alors que les concurrents cherchent à former de nouvelles alliances dans la région, l'Europe tente de redéfinir sa position mondiale et régionale. Malgré son retrait pour renforcer sa position dans la division internationale du travail, les crises accélérées de l'énergie, de la navigation et de la liquidité ont hâté sa réévaluation du Moyen-Orient. Pendant ce temps, la Chine attend et observe, prenant son temps alors que l'Europe se trouve au seuil du Moyen-Orient.

 

 

Malgré les excès d'Israël et ses politiques sévères, il semble que cela nécessite seulement un moment de pression intense, se condamnant à rester en bordure du conflit et devenant de plus en plus captif des fluctuations de la politique américaine.

 

 

Inversement, il ne fait aucun doute que les puissances régionales résisteront à cette arrogance israélienne, faisant de la concurrence turco-israélienne le nœud régional central, probablement l'axe principal du conflit régional. La Turquie a intérêt à développer ses relations avec l'Iran et plusieurs pays arabes, il est donc probable que la Turquie reconsidérera ses alignements après la Seconde Guerre mondiale, surtout avec l'effondrement du système économique international – le système de Bretton Woods – et la fissuration de l'OTAN.

 

 

Dans ce contexte, le Liban souffre de faiblesses structurelles qui le laissent dangereusement exposé et très sensible à la polarisation régionale et internationale. Après le cessez-le-feu, ce qui reste obscurci dans les guerres régionales devient visible sur la scène libanaise, transformant l'absence dans le discours en flammes sur le terrain. Car rien n'est plus dangereux pour le Liban que la guerre à ses frontières, sauf une trêve conclue autour de lui mais non étendue à lui.

 

 


La guerre, dans sa gravité, révèle les lignes de feu. Cependant, une trêve incomplète et ambiguë est plus sournoise et plus insidieuse, car elle est conçue pour s'adapter aux grandes lignes de front, laissant les marges suspendues dans des vides interprétatifs. Ce qui est omis des textes de paix ne sort pas des calculs du champ de bataille mais revient multiplié; ce qui reste vague dans les compréhensions des grandes puissances coûte aux arènes subalternes la capacité de définir leur propre sécurité et souveraineté. Ainsi, le Liban se retrouve piégé dans un conflit dont il ne peut ni décider des débuts ni participer aux règlements.

 

 

C'est une réalité politique aux coûts élevés. Dans une région où les crises sont gérées par tranches, les grands feux sont souvent éteints en repoussant les braises vers les périphéries. Le Liban, par sa localisation et sa composition, a longtemps été un réceptacle pour les incendies déplacés. Indépendamment des causes qui n'atteignent pas le cœur du problème, le facteur décisif n'est pas la géographie mais le modèle économique basé sur la recherche de rente et le partage de pouvoir corrompu au sein du système politique libanais. Cela donne lieu à un État reconnu mais incapable d'imposer ses décisions souveraines, conduisant à une fragilité accrue, à l'interférence étrangère à travers ses fissures, et à la fusion du national avec le régional.

 

 

Oui, le Liban ne peut pas rester un simple équilibre délicat parmi les groupes contigus, liés par le nom Liban et divisés par la peur et la méfiance, tandis que le système politique et ses élites échouent inévitablement à le résoudre.

 

 

En temps de paix, cet arrangement a donné au Liban une rare vitalité, mais hélas, il l'a également alourdi d'une susceptibilité structurelle à se fracturer chaque fois que les équilibres régionaux changent et que les références s'entrelacent, le transformant, après chaque tempête, en otage de la suivante. L'absence du Liban dans le cessez-le-feu n'est pas une question technique ou linguistique mais se situe au cœur même de la question. Lorsque le différend s'intensifie, le terrain est chargé d'interpréter les récits, et le pouvoir définit le conflit à sa manière.

 

 

Hezbollah fait face à une équation extrêmement complexe, avançant soit vers l'acceptation d'un retrait politique soit vers le suicide dans les tranchées. À ce stade, l'explosion ne dépend plus d'une grande décision stratégique; il suffit que chaque partie évalue mal les limites du possible. Ainsi, le Liban passe d'une arène de confrontation à une arène d'exploitation. Voici le danger de l'« exclusion » de toute solution régionale, le transformant pratiquement en un hôtel pour les petites guerres, choisi par les grandes puissances pour passer d'un calme partiel à un autre au lieu d'une logique de règlement global.

 

 

Et quand la navigation est perturbée, les marchés de l'énergie fluctuent, ou les priorités de l'Europe, de la Chine, et du Golfe changent, le Liban subit l'impact de manière amplifiée. Comment le protéger au milieu d'une économie faible et d'une société épuisée par la migration et le déplacement, avec un État qui gère les risques sans les moyens de le faire, transformant la survie en une affaire personnelle ou factionnelle, et les communautés en refuges à la fois psychologiques et matériels ?

 

 

Je laisse la réponse à la jeunesse nationale libanaise ; le Liban détient encore une quantité substantielle de vitalité historique, ce qui ralentit l'effondrement et ouvre un espace pour la réflexion et la sensibilité. Mais cela n'est possible qu'en redéfinissant la position du Liban dans tout cadre de paix régionale, et en sortant le Liban de la condition de salut différé.

 

 

Ce qui a nui au Liban, ce n'est pas un manque de sympathie, mais l'abondance de la rhétorique à son sujet, qui cache les défauts de la réalité. Un État qui ne fortifie pas ses fondations transforme son unicité en simple faiblesse chronique.

 

 

Le défi le plus dangereux auquel le Liban pourrait faire face en ce moment n'est pas seulement la guerre, mais le vide organisé entre guerre et trêve, où les frontières deviennent floues, les intentions sont confondues, les calculs sont altérés, et l'ensemble du pays devient susceptible de rester une soupape de sécurité pour la région, une scène d'échange de messages, et un dépôt de violence excédentaire qui ne trouve pas de débouché sur les grands fronts.

 

 

Ainsi, la question n'est plus « Le Liban est-il affecté par ce qui se passe ? » mais plutôt « Dans quelle mesure a-t-il été laissé seul pour en subir les conséquences ? » Et s'il doit y avoir une trêve dans cette région, les pires trêves sont celles qui apaisent les tensions sur les grands fronts tout en laissant le Liban à leur merci.

 


En fin de compte, le Liban n'est pas un champ pour y enterrer les déchets des conflits, mais un miroir précis des défauts structurels plus larges du Moyen-Orient : souveraineté incomplète, règlements partiellement mis en œuvre, et guerres qui changent de noms tout en conservant les mêmes maladies sous-jacentes—l’État-nation et la paix régionale.