Sous la frontière : Comment les tunnels Syrie-Liban révèlent des guerres cachées et des économies de l'ombre
Par Abbas Hadla
Le 29 mars 2026, l'agence de presse syrienne a rapporté que des unités de l'Armée arabe syrienne, lors de leurs opérations pour sécuriser les zones frontalières, ont découvert deux tunnels s'étendant entre les territoires syrien et libanais autour du village de Hosh al-Sayed Ali dans la campagne ouest de Homs. Bien que cette installation récemment découverte du côté syrien ait acquis la réputation d'être le plus grand dépôt d'armes de la région et ait été soumise à de multiples raids israéliens depuis le côté libanais, elle n'était pas la seule. Dans la géographie accidentée s'étendant entre la Bekaa libanaise et l'intérieur syrien, la frontière n'a jamais été simplement une ligne souveraine tracée sur des cartes, mais une zone grise gouvernée plus par les faits que par les lois.
Ici, sous terre, un réseau complexe de tunnels a été créé, dont la fonction a évolué au fil des décennies, passant d'usages purement militaires à une structure hybride combinant usage stratégique et activités illicites, reflétant directement les crises des États dans les deux pays.
Historiquement, les racines des tunnels remontent à avant la montée du Hezbollah, lorsque les factions palestiniennes — notamment le « Front populaire – Commandement général » et « Fatah al-Intifada » — ont été les premières à établir une infrastructure militaire souterraine dans des zones telles que Qousaya et Yanta. Ces sites n'étaient pas seulement des bases, mais des « îles de sécurité » complètes, contenant des dépôts d'armes lourdes et des lance-roquettes, directement connectées au territoire syrien par des passages secrets qui assuraient la rotation des approvisionnements et du personnel hors de l'autorité de l'État libanais.
À cette époque, les tunnels faisaient partie d'un système régional dirigé par Damas, servant à la fois d'instruments d'influence directe au Liban et de moyens de maintien de la sécurité et de l'équilibre militaire. Cependant, avec la montée du Hezbollah, cette structure a évolué, passant d'une utilisation palestinienne limitée à un réseau beaucoup plus complexe.
Hezbollah : Les tunnels comme épine dorsale stratégique
Pour le Hezbollah, les tunnels n'étaient pas simplement une option tactique, mais une pierre angulaire de sa structure militaire, formant une partie cruciale de son réseau logistique et opérationnel ; ces passages souterrains ont servi de lignes d'approvisionnement clés pour transporter des missiles, des munitions, et des drones depuis des alliés tels que l'Iran et à travers le territoire syrien vers le Liban, à l'abri de la surveillance et du ciblage d'Israël.

Ces tunnels ont évolué vers des installations d'ingénierie avancées, équipées de systèmes électriques et de ventilation, avec des chemins en béton, certains entrées débutant dans des maisons civiles comme tactique pour les camoufler et utiliser l'environnement civil comme couverture. La région de Qusayr, en particulier, a servi de nœud central dans ce réseau, agissant comme un point de connexion entre l'intérieur syrien et la Bekaa libanaise. Ce modèle a atteint son apogée avant 2024, lorsque les tunnels ont été construits et exploités sous un parapluie officiel syrien, leur accordant un degré de protection politique et sécuritaire.
Selon des sources locales de la région de Baalbek-Hermel, les tunnels et installations du Hezbollah dans ces zones se sont multipliés et ont évolué, en particulier lors de l'éclatement de la révolution syrienne et de l'implication du Hezbollah dans celle-ci. Ces sources rapportent que le réseau souterrain du Hezbollah s'étendait de Qalad al-Sabaa à Brital, incluant notamment l'installation et le tunnel de Zakbah près de Wadi Hanna à Hermel, qui atteignait la campagne syrienne de Qusayr et était utilisé pour l'équipement militaire et le transport d'armes lourdes. L'installation a été soumise à des raids israéliens lors de la bataille « Uli al-Baas » des deux côtés libanais et syrien et reste surveillée par des drones israéliens, restreignant l'accès depuis le côté libanais. Il y a également une discussion significative dans la région au sujet de l'installation « Imad 1 » entre Ebsh (Qabsh) près de Hawik au Liban et Sad en Syrie, ainsi que l'installation « Imad 4 » reliant les zones de Zabadani et de Brital, qui contiendrait des missiles balistiques et aurait été visée plusieurs fois par des raids israéliens.
Le grand tournant : Du « parapluie d'État » à la poursuite sécuritaire
La chute du régime Assad en décembre 2024 a marqué un tournant crucial. Soudainement, ces tunnels ont perdu leur couverture politique et sont devenus des passages illégaux soumis à poursuite. Avec l'émergence de la nouvelle autorité syrienne, de vastes opérations de ratissage ont débuté, découvrant à la fois des réseaux de tunnels primitifs et avancés utilisés pour le transport d'armes et la contrebande de drogues entre les deux pays.
Ce changement a forcé le Hezbollah à s'ajuster stratégiquement, passant de l'utilisation des tunnels comme lignes d'approvisionnement ouvertes à leur utilisation pour des opérations à faible coût, comme le transfert de missiles démontés ou de petits drones, afin de maintenir une capacité militaire minimale.
Des armes au captagon : L'économie des tunnels
Le changement le plus dangereux dans la fonction des tunnels n'était pas seulement militaire mais aussi économique. Face à des pressions financières croissantes, le Hezbollah a commencé à utiliser les tunnels pour faire de la contrebande de Captagon et d'autres matériaux illicites, marquant une nouvelle phase dans leurs opérations visant à sécuriser des sources de financement alternatives.
Les opérations de terrain en 2026 ont révélé la présence de dépôts de drogue aux côtés des dépôts d'armes dans les tunnels, soulignant une fusion claire des activités militaires et des opérations économiques illicites. Cette intégration n'est plus une exception mais est devenue une partie essentielle de ce que l'on appelle maintenant « l'économie de survie ».
Économie de l'ombre : Quand les tribus accomplissent ce que les États ne pouvaient pas
Concurremment, une nouvelle réalité a émergé au-delà de l'idéologie, conduite par des réseaux de contrebande locaux et transfrontaliers. Ces réseaux, qui incluent des membres de tribus frontalières et d'anciens officiers, ont réutilisé les tunnels pour diverses utilisations, allant de la traite des êtres humains au transport de carburant et de denrées alimentaires.
Dans des zones telles que Wadi Khaled et Hermel, les tunnels — dont la plupart sont primitifs — ont cessé d'être simplement des outils militaires pour devenir des bouées de sauvetage pour une économie parallèle. Les individus paient des montants considérables pour traverser la frontière, en raison d'un manque d'alternatives économiques réelles. Par conséquent, régler le problème des tunnels n'est pas seulement un défi sécuritaire mais aussi un profond dilemme socio-économique.
Aujourd'hui, avec une coordination croissante entre Beyrouth et Damas et des pressions internationales de plus en plus fortes, la question des tunnels semble être entrée dans une phase d'« élimination systématique ». Les tunnels ne sont pas simplement des excavations souterraines mais représentent un déséquilibre structurel plus profond : des frontières sans contrôle total, un État sans monopole sur les armes et une économie qui pousse les gens dans l'ombre.
En ce sens, l'histoire des tunnels entre le Liban et la Syrie n'est pas simplement un récit d'ingénierie ou militaire, mais l'histoire d'un État encore incomplet, avec sa souveraineté restant enfouie sous terre.